À Venise, on pense palais, canaux et spritz. Pourtant, à quelques arrêts de vaporetto, une île cultive une autre facette de la Sérénissime : le vin. Sur Sant’Erasmo, Orto di Venezia fait renaître un vignoble disparu depuis des siècles. Une escapade hors des sentiers battus qui mérite largement sa place dans votre itinéraire.
Et si votre plus belle découverte à Venise se trouvait… dans les vignes ?
Impossible de visiter Venise sans rêver de Murano, de Burano ou des ruelles labyrinthiques du centre historique. Pourtant, notre plus grande surprise nous attendait ailleurs, sur Sant’Erasmo.
Accessible en vaporetto depuis Murano, cette île discrète se glisse facilement dans une journée d’exploration de la lagune. Après être tombés sous le charme des maisons multicolores de Burano, nous avons changé d’ambiance. Ici, le temps ralentit. Les touristes disparaissent. Les jardins remplacent les palais. Et, au bout d’un chemin bordé de canaux, apparaissent des rangs de vignes.


Oui, un vignoble à Venise.
Un décor presque irréel qui donne immédiatement le sentiment d’avoir découvert un secret bien gardé.
Sant’Erasmo, le potager de Venise devenu terre de grands blancs
Surnommée depuis des siècles le jardin de Venise, Sant’Erasmo nourrit encore aujourd’hui les marchés de la cité lacustre. Ses célèbres petits artichauts violets, les castraure, comptent parmi les produits les plus recherchés de la gastronomie vénitienne.
Pourtant, avant de devenir le royaume des maraîchers, l’île était largement couverte de vignes. Au XVIᵉ siècle, la viticulture faisait pleinement partie du paysage.
Cette histoire aurait pu rester oubliée sans Michel Thoulouze.
Ancien journaliste et producteur audiovisuel français, il découvre au début des années 2000 que les terres qu’il vient d’acquérir accueillaient autrefois un vignoble. Plutôt que de créer un domaine comme les autres, il décide de ressusciter le vin historique de Venise.
Pour y parvenir, il s’entoure de références incontournables : Lydia et Claude Bourguignon pour comprendre et régénérer les sols, ainsi qu’Alain Graillot, figure emblématique de Crozes-Hermitage, pour sélectionner les cépages et accompagner les premières années du projet.
Le pari est ambitieux : produire le seul vin cultivé sur le territoire même de la ville de Venise.




Un vignoble sur l’eau, façonné par la lagune
Ici, rien ne ressemble à une viticulture classique.
La proximité immédiate de la mer impose de composer avec un environnement unique. Depuis des siècles, les habitants utilisent un ingénieux système de drainage composé de canaux et d’écluses. Restauré par Orto di Venezia, il permet d’évacuer les eaux salées grâce aux marées tout en conservant l’eau douce indispensable à la vigne.
Avant même de planter les premiers ceps, aucune charrue n’a retourné le sol. Fidèle aux principes défendus par Claude Bourguignon, la propriété a préféré utiliser des cultures comme l’orge ou le radis chinois afin d’améliorer naturellement la structure de la terre.
Les vignes ont ensuite été installées en semis direct, sans désherbants, dans le plus grand respect de cet écosystème fragile.
Mais l’originalité d’Orto di Venezia ne s’arrête pas là.
Des vignes franches de pied, une rareté presque disparue
Le phylloxéra a bouleversé la viticulture européenne à la fin du XIXᵉ siècle, obligeant presque tous les vignobles à greffer leurs cépages sur des porte-greffes américains.
À Sant’Erasmo, la lagune joue le rôle de protection naturelle.
Grâce à cet environnement particulier, les ceps poussent francs de pied, sans greffage. Une singularité devenue extrêmement rare en Europe et qui participe pleinement à l’identité du domaine.
Le résultat ? Un vin qui exprime avec une précision étonnante son terroir marin, entre tension, salinité et fraîcheur.

La Malvoisie istrienne, l’âme d’Orto Venezia
Au cœur de l’assemblage se trouve la Malvoisie istrienne (Malvasia Istriana), un cépage ancien cultivé depuis des siècles entre l’Istrie, le Frioul et la Vénétie.
Contrairement aux nombreuses autres Malvoisies, souvent aromatiques et exubérantes, celle-ci séduit par sa finesse. Elle apporte de la structure, une belle droiture et une expression minérale particulièrement adaptée aux terroirs maritimes.
Elle est accompagnée de Vermentino, qui apporte de l’élan et de la délicatesse, ainsi que d’une touche de Fiano, cépage du sud de l’Italie reconnu pour sa profondeur et sa capacité à vieillir.
Autre choix fort : aucun élevage sous bois.
Le domaine préfère préserver l’identité du fruit et du terroir plutôt que masquer le vin derrière des notes toastées. Le résultat est un blanc vibrant, précis, porté par une salinité naturelle qui rappelle immédiatement la lagune.




Un blanc pensé pour la cuisine vénitienne
À table, Orto di Venezia semble avoir été imaginé pour accompagner les produits qui l’entourent.
Les poissons de la lagune, les coquillages, les crustacés et les fruits de mer trouvent un partenaire évident dans sa trame saline.
Plus surprenant encore, il se révèle particulièrement convaincant avec deux accords réputés difficiles : les asperges et les célèbres artichauts de Sant’Erasmo, dont les notes végétales mettent souvent les vins en difficulté.
Une démonstration supplémentaire que ce vignoble ne fait qu’un avec son environnement.



Une parenthèse incontournable lors d’un séjour à Venise
Si vous préparez un voyage à Venise, réservez une journée pour explorer les îles de la lagune.
Commencez par Murano, poursuivez jusqu’à Burano et ses façades colorées, puis terminez sur Sant’Erasmo.
Loin de la foule, Orto di Venezia offre une autre lecture de Venise : agricole, authentique et profondément liée à son histoire. Une visite qui séduira autant les amateurs de vin que les voyageurs en quête d’expériences confidentielles.
Car finalement, le spot le plus inattendu de Venise n’est peut-être pas un palais caché… mais un vignoble posé entre ciel, terre et lagune.
