Dans la famille Brault, la vigne traverse les générations. Mais pas question pour autant d’en faire un héritage obligatoire. Entre Sylvain et son fils Théophile, la transmission s’est construite autrement : avec du temps, des expériences loin de l’exploitation familiale et, surtout, la liberté de choisir. Rencontre dans les vignes, au cœur du vignoble angevin.
Il y a des histoires de famille qui se racontent autour d’une table. Chez les Brault, il suffit presque de regarder les vignes.
Ce jour-là, alors que nous parcourons une parcelle avec Sylvain et Théophile, les générations apparaissent au fil des rangs. Certaines vignes ont été plantées dans les années 1960 par la génération précédente. D’autres par le père de Sylvain, dans les années 1980. Les plus jeunes, enfin, portent la marque de Sylvain lui-même. Trois générations réunies dans quelques hectares.
Forcément, lorsque l’on rencontre aujourd’hui le père et le fils ensemble sur l’exploitation, la suite semble presque évidente.
Elle ne l’a pourtant jamais été.
La vigne, oui. L’obligation, non.
C’est probablement ce que nous avons préféré dans leur manière de parler de transmission.
Chez les Brault, on ne semble pas avoir beaucoup pratiqué le fameux « plus tard, ce sera à toi ». Sylvain tient même à raconter ces mercredis de l’enfance de Théophile où il aurait très bien pu lui demander de venir travailler avec lui. Il ne le faisait pas. S’il préférait aller à la pêche avec ses copains, jouer au foot ou à la console, libre à lui.
À 16 ans, Théophile part en internat. Les week-ends sont occupés par le sport et sa vie d’adolescent. La vigne est là, bien sûr, mais elle n’est pas imposée.
Une façon de faire assez différente de celle qu’a connue Sylvain lui-même.
Lui raconte avoir suivi son père depuis tout petit, « par envie », presque naturellement. La question de savoir s’il reprendrait ou non ne semble jamais réellement s’être posée.
Avec Théophile, il choisit donc de laisser davantage d’espace.
Et c’est peut-être justement parce qu’il avait le choix qu’il est revenu.
Partir pour mieux revenir
Car avant d’envisager la suite de l’histoire familiale, Théophile est allé voir comment le vin se faisait ailleurs.
Il commence par deux années à Bordeaux, à Blanquefort, dans le cadre d’un BTS viticulture-œnologie, avec notamment des expériences au Château Latour et au Château Haut-Bergey. Puis direction la Bourgogne, région qui le faisait rêver depuis longtemps à travers les bouteilles dégustées en famille. Il y poursuit son parcours jusqu’à un diplôme d’ingénieur agronome spécialisé en commerce et connaissance des vins.
Et puisqu’il y a du Chenin sur l’exploitation familiale, il décide également d’aller observer ce cépage à quelques milliers de kilomètres de là : en Afrique du Sud.
Pendant cinq mois, il y découvre notamment une approche de la recherche qu’il juge plus appliquée qu’en France et travaille autour d’une problématique de renouvellement du Chenin.
Ce goût de l’ailleurs n’est d’ailleurs pas complètement étranger à la famille. Sylvain avait lui aussi voyagé : Australie à la fin des années 1990, Chili, Californie ou encore Afrique du Sud. C’est même en Australie qu’il rencontre celle qui deviendra son épouse.
Chez les Brault, reprendre l’exploitation familiale ne signifie donc pas rester toute sa vie au même endroit.
Au contraire.
Il faut parfois partir pour savoir pourquoi on revient.
Deux générations, deux regards sur une même exploitation
Aujourd’hui, Théophile revient avec autre chose dans ses bagages qu’une connaissance technique de la vigne.
Ses cinq années d’études lui ont aussi appris à regarder une exploitation agricole comme une entreprise dans son ensemble. Le terrain, évidemment, mais également l’agronomie, la gestion, la finance, le commerce. Une vision globale qu’il estime indispensable pour préparer la suite.
Car l’exploitation a considérablement évolué au fil des générations.
Sylvain s’est installé en 2008 aux côtés de ses parents, alors sur une surface d’environ 26 hectares. Au fil des années, il reprend différentes petites parcelles laissées par d’autres viticulteurs et développe progressivement l’exploitation. En 2016, il arrête également l’élevage de Charolaises pour se consacrer pleinement à la vigne.
Une évolution qui raconte aussi celle du vignoble autour d’eux. Là où de nombreux habitants possédaient autrefois quelques hectares de vigne et de terre, les parcelles se sont progressivement regroupées. Théophile raconte par exemple qu’un ensemble aujourd’hui détenu par un seul propriétaire comptait autrefois une quinzaine de propriétaires différents.
Le métier change. Les exploitations aussi.
Et la génération qui arrive devra composer avec une réalité encore différente.
Hériter d’une exploitation, mais aussi apprendre à la réinventer
C’est sans doute là que la transmission entre Sylvain et Théophile devient particulièrement intéressante.
Il ne s’agit pas simplement d’apprendre les gestes du père pour les reproduire ensuite à l’identique. Théophile sait déjà que l’exploitation qu’il reprendra ne pourra probablement pas fonctionner exactement comme celle d’aujourd’hui.
Il évoque notamment la nécessité de se faire accompagner et cette double compétence qu’il faudra conserver : comprendre ce qui se passe dans les vignes tout en étant capable de piloter l’entreprise.
Cette réflexion se retrouve aussi dans leur approche agronomique. Sur l’exploitation, une partie des surfaces est conduite en agriculture biologique, mais le père et le fils refusent de résumer leur manière de travailler à une opposition entre bio et conventionnel. Ce qui compte, expliquent-ils, est d’abord d’observer les parcelles, de comprendre leur sensibilité et d’adapter les interventions.
Même logique pour l’encépagement. Ici, on parle évidemment de Chenin, de Cabernet Franc ou de Cabernet Sauvignon, mais aussi de Grolleau, ce cépage ligérien que la famille tient particulièrement à défendre. Une partie des choix de plantation répond d’ailleurs directement aux caractéristiques des parcelles : précocité, profondeur des sols ou risque de gel.
Transmettre une exploitation viticole, finalement, ce n’est pas transmettre un modèle figé.
C’est transmettre suffisamment de connaissances pour permettre à la génération suivante de faire ses propres choix.
Une histoire individuelle dans une aventure collective
Chez les Brault, cette histoire familiale s’inscrit aussi depuis longtemps dans une histoire plus grande : celle de la coopération.
La famille est liée de longue date à la cave coopérative aujourd’hui réunie sous la bannière Dumnacus Vignerons. Le grand-père de Sylvain faisait partie des fondateurs de la coopérative, et cet attachement au collectif traverse encore les générations.
Un modèle qui permet à des exploitations familiales de tailles et d’ambitions différentes de continuer à avancer ensemble, certains vignerons choisissant de consacrer toute leur production à la coopérative, quand d’autres développent parallèlement leur propre marque.
Après avoir passé plusieurs jours à découvrir Dumnacus, ses vins, ses cépages et ceux qui les font vivre, terminer notre voyage dans les vignes avec Sylvain et Théophile avait donc quelque chose d’assez logique.
Parce que derrière les bouteilles, les appellations et les hectares, le vin reste aussi une histoire de personnes.
Et parfois, une histoire de générations.
Dans cette parcelle où poussent côte à côte des vignes plantées par le grand-père, le père et le fils, le symbole serait presque trop parfait. Pourtant, chez les Brault, la transmission ne semble justement pas consister à demander à la génération suivante de marcher exactement dans les traces de la précédente.
Plutôt à lui donner suffisamment de racines pour savoir d’où elle vient.
Et suffisamment de liberté pour choisir où elle veut aller.

