Bordeaux pour les Français, Burgundy pour les Anglais. À quelques nuances près, une même couleur suffit à nous faire changer de vignoble en changeant de langue. Je l’ai découvert presque par hasard. Et forcément, j’ai voulu comprendre pourquoi.
Tout commence au lendemain de la keynote d’Apple du 9 septembre.
Je n’ai pas regardé la présentation en direct. Le jeudi matin, comme beaucoup de curieux, je vais simplement jeter un œil aux nouveautés dévoilées la veille sur le site français d’Apple.
Parmi les quatre finitions du nouvel iPhone 18 Pro, une couleur attire mon attention : bordeaux.
Je la remarque, je la trouve plutôt réussie… et je passe à autre chose. Après tout, jusque-là, rien de très étonnant pour une Française : bordeaux est un nom de couleur parfaitement familier.
Le lendemain, vendredi 11 septembre, direction le Château Marquis de Terme, à Margaux, pour un déjeuner de presse organisé à l’occasion du dernier jour des vendanges.
Au programme notamment : une dégustation verticale de quatre millésimes du domaine. Je vous reparlerai très bientôt de cette journée et de Paloma, la directrice générale du château, mais c’est une toute petite conversation, au détour de cette dégustation, qui m’est restée en tête.
Nous sommes trois journalistes lorsque la discussion dérive quelques instants vers les nouveautés présentées par Apple.
Valéria Tenison évoque alors le nouvel iPhone et sa couleur « Burgundy ».
Je l’avais vue, cette couleur.
Mais moi, je l’avais vue… bordeaux.
Et c’est là que mon cerveau fait enfin le rapprochement.
Attendez.
En français, cette couleur porte le nom de Bordeaux.
En anglais, elle porte celui de la Bourgogne.
Comment deux langues ont-elles réussi à donner à une couleur presque identique le nom des deux vignobles que l’on adore opposer ?
Quand le vin donne son nom aux couleurs
En réalité, le mécanisme est assez simple.
Nos langues adorent emprunter leurs noms de couleurs aux choses qui nous entourent : orange, saumon, chocolat, champagne, cognac, lie-de-vin… La liste est longue. L’Office québécois de la langue française classe d’ailleurs aussi bien bordeaux que bourgogne, champagne, cognac ou porto parmi ces adjectifs de couleur issus de noms.
Le vin n’échappe donc pas à la règle.
En français de France, bordeaux désigne un rouge sombre tirant vers le violacé. Le Dictionnaire de l’Académie française fait directement dériver le terme du nom de la ville et le définit comme un « rouge violacé ».
De l’autre côté de la Manche, c’est Burgundy qui s’est imposé pour désigner un rouge profond inspiré de la couleur du vin. L’usage du mot anglais pour le vin de Bourgogne est attesté dès le XVIIᵉ siècle ; son emploi comme nom de couleur apparaît à la fin du XIXᵉ siècle.
Voilà donc nos deux vignobles transformés en nuanciers.
Mais l’histoire devient encore plus amusante lorsqu’on ajoute un troisième mot.
Et pendant ce temps-là, les Anglais buvaient du « claret »
Parce que Bordeaux et l’Angleterre, côté vocabulaire du vin, c’est une très vieille histoire.
À partir du XIIᵉ siècle, après le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt, futur Henri II d’Angleterre, le commerce du vin entre Bordeaux et l’Angleterre prend une ampleur considérable. Les Anglais prennent goût à ces vins que l’on appelle alors claret.
Le mot lui-même vient de notre ancien français claret, devenu clairet, utilisé dès le Moyen Âge pour parler d’un vin de couleur claire.
Et le mot est resté.
Aujourd’hui encore, claret désigne en anglais un vin rouge de Bordeaux.
Ce qui donne une situation linguistique assez savoureuse :
Bordeaux a donné aux Anglais l’un de leurs mots historiques pour parler du vin… mais c’est la Bourgogne qui leur a donné le nom de la couleur.
Est-ce la raison pour laquelle burgundy s’est imposé plutôt que bordeaux dans le vocabulaire anglais des couleurs ?
La tentation est grande de raconter l’histoire ainsi.
Mais je n’ai trouvé aucune source linguistique suffisamment solide pour l’affirmer. Alors gardons-la comme une jolie hypothèse, pas comme une vérité historique.
Et si je vous disais qu’en français aussi, Bordeaux peut devenir Bourgogne ?
C’est peut-être le détail que je préfère.
Traversez l’Atlantique et allez au Québec : notre couleur bordeaux devient très souvent… bourgogne.
L’Office québécois de la langue française est très clair : en France, bordeaux est le terme couramment utilisé pour cette couleur rouge vin ; au Québec, c’est bourgogne. L’organisme précise que cet usage québécois a probablement été influencé par l’anglais burgundy.
Mieux encore : il souligne que si les vins de Bordeaux et de Bourgogne peuvent évidemment présenter des différences de teinte, le langage courant ne cherche pas à les distinguer avec cette précision.
Autrement dit, ne sortez pas encore vos nuanciers, vos robes rubis et vos reflets grenat pour départager les deux camps.
Le sujet est moins chromatique que culturel.
Et je trouve ça fascinant.
Parce qu’au fond, une couleur n’est jamais seulement une longueur d’onde ou une référence Pantone. Nous lui donnons un nom à partir de ce que nous connaissons, de notre histoire, de nos objets, de nos paysages… et ici, de notre culture du vin.
Pour un Français, ce rouge sombre raconte Bordeaux.
Pour un anglophone, il raconte Burgundy.
Pour un Québécois francophone, il peut raconter Bourgogne.
Et Apple, sans spécialement chercher à rouvrir la guerre des grands vignobles français, vient de nous en offrir une assez jolie démonstration : le même téléphone traverse une frontière linguistique et change de région viticole.
Alors puisqu’il faut bien trancher…
Bordeaux ou Burgundy : à qui appartient cette couleur ?
Moi, forcément, j’ai mon camp.
Mais je sens que les Bourguignons auront des choses à dire.
Alors : Team Bordeaux ou Team Burgundy ?
