La cuvée 1951 de Dumnacus Vignerons, un Crémant de Loire créé pour célébrer les 75 ans de la cave coopérative.

Il y a des chiffres qui résonnent différemment des autres.

1951 en fait partie.

Lorsque Frédéric Moreau évoque cette cuvée au détour de notre visite de Dumnacus Vignerons, je pense immédiatement à mon père.

1951, c’est son année de naissance.

Puis Frédéric poursuit presque naturellement.

« Cette cuvée a été créée pour célébrer les 75 ans de la cave. »

Je fais le calcul.

Cette année, mon père aurait eu 75 ans.

Je ne l’avais jamais réalisé.

Je reste silencieuse quelques secondes.

À cet instant, sans même avoir encore goûté le vin, je comprends que cette bouteille ne sera pas tout à fait comme les autres.


Lorsque Marie et moi arrivons chez Dumnacus Vignerons, nous sommes venues découvrir une cave coopérative ligérienne dont j’entends parler depuis longtemps.

Fondée en 1951, elle rassemble aujourd’hui plus de 140 vignerons répartis sur plusieurs appellations du Val de Loire. Derrière ce collectif, on retrouve une idée simple : mettre en commun des terroirs, des savoir-faire et des générations de vignerons qui écrivent, ensemble, une même histoire.

Pendant plusieurs heures, nous découvrons les coulisses de cette maison aux côtés de Frédéric Moreau, œnologue et directeur technique de la cave.

Il nous ouvre les portes du chai, nous explique le fonctionnement de la coopérative, nous fait participer à un atelier d’assemblage d’un rosé et répond, sans jamais compter son temps, à toutes nos questions.

Très vite, je comprends que Frédéric ne raconte jamais simplement un vin.

Il raconte toujours ce qu’il y a derrière.

Les femmes et les hommes qui l’ont imaginé.

Les choix qui l’ont façonné.

Les convictions qui lui donnent du sens.

Et lorsqu’il pose devant nous la cuvée 1951, je sens immédiatement que celle-ci occupe une place particulière.

Une bouteille qui aurait déjà pu suffire

Pour célébrer les 75 ans de la cave, Frédéric choisit de travailler un effervescent.

« Le côté festif s’y prêtait mieux », nous explique-t-il.

La base est déjà exceptionnelle.

Un Crémant de Loire 100 % Chardonnay, élaboré à partir du millésime 2019.

La fermentation est intégralement réalisée en barriques de un à cinq vins afin d’apporter une touche boisée d’une grande finesse. Puis le vin repose six années sur lattes, développant une bulle d’une incroyable délicatesse, fine, presque crémeuse, très loin des effervescences plus démonstratives.

À elle seule, cette cuvée aurait déjà eu toute sa légitimité.

Mais ce n’était pas suffisant.

Frédéric sourit en nous racontant cette période de réflexion.

« Moi, ça ne me suffisait pas… Il fallait qu’on aille plus loin. »

Cette phrase résume parfaitement le personnage.

Il ne cherche pas simplement à produire une belle bouteille.

Il cherche à raconter quelque chose.

Faire entrer le passé dans le présent

C’est alors qu’une idée lui vient.

Pour célébrer soixante-quinze ans d’histoire, pourquoi ne pas faire entrer cette histoire dans la bouteille elle-même ?

Il commence par travailler sa liqueur de dosage avec du Quarts-de-Chaume, le seul Grand Cru du Val de Loire. Un choix aussi audacieux que symbolique.

Mais une fois encore, quelque chose lui manque.

Alors il ouvre les vieux millésimes de Moulin Touchais, propriété de Dumnacus.

Il les déguste un à un.

Il cherche celui qui dialoguera le mieux avec son Chardonnay.

Son choix s’arrête finalement sur un Coteaux du Layon 1968.

Le Quarts-de-Chaume apporte le gras et la richesse.

Le vieux Layon révèle ses notes d’évolution.

Mais surtout, il apporte une mémoire.

Puis Frédéric prononce cette phrase.

Une phrase que je note immédiatement dans mon carnet.

« Aujourd’hui, dans la bouteille, on travaille aussi avec le passé. »

Je relève la tête.

Je crois que je viens de comprendre ce qu’il essaie réellement de créer.

Une bouteille de transmission

À partir de cet instant, il n’est plus seulement question de technique.

Les adhérents qui ont fondé la cave en 1951.

Ceux qui cultivent les vignes aujourd’hui.

Les générations qui se succèdent.

Tous sont symboliquement réunis dans cette même bouteille.

Même l’étiquette raconte cette transmission.

Deux papiers superposés, deux textures différentes, comme un passage entre l’ancien et le nouveau.

Tout est pensé pour raconter cette histoire.

Pas seulement pour la vendre.

Quand deux histoires se rencontrent

Pendant que Frédéric parle de transmission, je continue, moi, à penser à ce nombre.

1951.

Je trouve finalement assez beau que cette cuvée soit venue me rappeler quelque chose que je n’avais jamais réalisé.

Les 75 ans d’une cave.

Les 75 ans qu’aurait fêtés mon père cette année.

Deux histoires qui n’ont absolument rien à voir.

Et pourtant, pendant quelques minutes, elles se sont croisées.

C’est peut-être aussi cela, la magie du vin.

Créer des résonances que personne n’avait prévues.

« Ça donne du sens au travail »

Avant de quitter la dégustation, je fais remarquer à Frédéric qu’il parle de cette cuvée avec quelque chose de différent.

Il me répond en évoquant son grand-père.

Il raconte avoir eu la chance de goûter des vins qu’il avait lui-même élaborés, bien avant sa naissance. Comme une façon de maintenir un lien avec lui, à travers le temps.

Puis il conclut simplement.

« Ça donne du sens au travail. »

Je crois que cette phrase résume parfaitement la cuvée 1951.

Elle n’a pas été créée pour marquer un anniversaire.

Elle a été créée pour transmettre quelque chose.

Certaines bouteilles restent

Je pourrais vous parler de ses arômes de fruits mûrs, de sa texture, de cette bulle d’une finesse remarquable, du léger boisé du Chardonnay ou encore de cette profondeur apportée par le Quarts-de-Chaume et le Coteaux du Layon 1968.

Tout cela est vrai.

Mais ce n’est pas ce que je retiendrai.

Je me souviendrai d’un homme qui a refusé de créer une simple cuvée anniversaire.

Je me souviendrai d’une cave coopérative qui a choisi de raconter son histoire plutôt que son âge.

Et je me souviendrai de ce nombre.

1951.

Parce que ce jour-là, je suis venue découvrir une bouteille.

Et je suis repartie avec une histoire.

Charlotte

Passionnée de vin et de communication, j’ai lancé Les Itinéraires de Charlotte en 2009 pour proposer un regard frais sur l’œnotourisme. Thématiques originales, adresses insolites, événements grand public… Pendant six ans, j’ai multiplié les projets pour rendre le vin plus accessible et vivant.
Puis l’aventure a pris d’autres formes : rédactrice en chef d'un média spécialisé, experte en communication digitale, journaliste et intervenante professionnelle... autant de façons d’explorer et de transmettre ma passion.

Aujourd’hui, l’appel de l’indépendance et du terrain est trop fort : Les Itinéraires de Charlotte renaît, plus libre que jamais, prêt à raconter le vin autrement.

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