The Cure pendant plus de deux heures en plein cœur de Bordeaux, Slowdive, Just Mustard, une bière à la main et les Quinconces transformées en immense terrain de jeu musical : sur le papier, Pagaille Festival avait tout pour nous plaire. Sur scène, la promesse a largement été tenue. Côté expérience, en revanche, cette première édition nous laisse un sentiment plus contrasté. Beaucoup de très bons souvenirs, quelques découvertes et une question impossible à éviter : étions-nous tout simplement trop nombreux ?
Pagaille Festival, une nouvelle affiche ambitieuse en plein Bordeaux
Installer un festival d’envergure sur la place des Quinconces, difficile de faire plus central. Pour son arrivée à Bordeaux, Pagaille Festival avait surtout dégainé un argument particulièrement convaincant : une programmation capable de réunir des légendes et des artistes bien installés sur la scène actuelle.
Le vendredi, journée que nous avons choisie pour ses fortes inclinations rock, permettait ainsi de passer d’un univers à l’autre au fil des scènes, avec The Cure en immense tête d’affiche. Le samedi changeait sensiblement de registre avec une programmation davantage tournée vers l’électro, portée notamment par Charlotte de Witte.
Deux jours, deux ambiances et une affiche pensée pour brasser les publics. Une vraie bonne idée.

Slowdive et Just Mustard, nos belles surprises du vendredi
Les premières heures nous ont d’ailleurs donné exactement ce que l’on venait chercher. Tant que la place respirait encore, le plaisir était total : une bière en main, on déambulait tranquillement d’un concert à l’autre, sans forcément connaître tous les noms à l’affiche.
Et c’est aussi à cela que sert un festival : venir pour les incontournables, repartir avec de nouveaux groupes dans ses playlists.
Parmi nos coups de cœur, Slowdive s’est imposé sans difficulté. Le groupe britannique et sa dream pop enveloppante avaient quelque chose d’évident sous le ciel bordelais. Une parenthèse hypnotique, toute en guitares vaporeuses et nappes sonores, où l’on se laisse volontiers happer.
Autre très belle découverte : Just Mustard. Plus sombre, plus abrasif, le groupe irlandais joue avec les textures, les saturations et une tension presque permanente. Le genre de concert qui donne immédiatement envie d’aller fouiller un peu plus loin dans leur discographie.
The Cure à Bordeaux, 2 h 15 avec une légende du rock
Et puis il y avait évidemment The Cure.
Sur scène pendant environ 2 h 15, le groupe a rappelé pourquoi son nom traverse les décennies sans vraiment prendre une ride. Le concert navigue entre longues plages atmosphériques, morceaux capables de laisser courir les instruments pendant de longues minutes et tubes que l’on reconnaît dès les premières notes.
Au milieu de tout cela, Robert Smith.
Presque timide lorsqu’il s’adresse au public, il contraste avec l’assurance impressionnante de sa voix. Les années semblent avoir étonnamment peu de prise sur elle. Même grain, même intensité, cette capacité intacte à faire basculer une foule entière en quelques mesures.
Le show est rodé, forcément. Mais il n’a rien d’automatique. Il y a encore de l’émotion, de la générosité et ce son immédiatement identifiable qui suffit à rappeler que l’on n’assiste pas simplement au concert d’une tête d’affiche, mais à celui d’un groupe qui a façonné une partie de l’histoire du rock.
Seul problème : encore fallait-il réussir à voir la scène.
Malgré un placement plutôt correct, sa faible hauteur nous a d’abord condamnés à admirer essentiellement… le sommet des cheveux de Robert Smith. Heureusement, notre soif nous a conduits vers une solution inattendue. Sur le côté, le bar occupait une zone légèrement surélevée offrant une vue presque parfaite sur le concert.
The Cure sans obstacle devant les yeux et la bière à quelques mètres : parfois, la vie fait bien les choses.



Trop de monde aux Quinconces : le gros point noir de Pagaille Festival
C’est malheureusement là que l’expérience se complique.
À mesure que la place s’est remplie, la déambulation agréable du début de journée a laissé place à une sensation de saturation permanente. Peu importe que la jauge corresponde ou non à la capacité réglementaire du site : à hauteur de festivalier, le ressenti était clair. Nous étions trop nombreux pour profiter confortablement des espaces proposés.
Le problème dépassait largement les abords des scènes.
Pour manger, mieux valait avoir faim tôt. Le choix de food trucks était pourtant réussi, avec suffisamment de propositions différentes pour contenter à peu près tout le monde. Mais passé 18 heures, commander devenait une épreuve. En choisissant volontairement l’adresse où la file semblait la plus courte, il nous aura tout de même fallu environ 40 minutes pour récupérer un simple sandwich.
Même constat du côté du merchandising. Un seul stand pour absorber la demande et une file suffisamment impressionnante pour nous faire abandonner l’idée avant même d’essayer.
Mais le point le plus problématique restait la circulation sur la place.
Une circulation à repenser sur le site du festival
L’implantation de certains espaces créait un véritable goulet d’étranglement. La zone PMR et VIP, installée au milieu du site, ne laissait notamment qu’un passage d’un côté pour une partie des déplacements. Résultat : une masse de festivaliers devait converger vers le même endroit.
Aux heures les plus chargées, avancer devenait pénible et parfois franchement anxiogène.
La sortie après The Cure en a été l’exemple le plus frappant. Une foule quasiment à l’arrêt, des mouvements très lents et cette désagréable impression de ne plus maîtriser ses déplacements.
Dans un festival de cette ampleur, la fluidité n’est pas un détail de confort : elle fait pleinement partie de l’expérience et du sentiment de sécurité.
Si Pagaille revient aux Quinconces, c’est probablement le chantier prioritaire. Repenser certains flux aiderait, mais une jauge plus basse nous paraît également indispensable pour rendre le site réellement agréable.


Lillet, Mira et Goguette : du local dans les verres
Côté boissons, Pagaille avait eu la bonne idée de jouer la carte locale.
Pour la bière, direction Mira, brasserie girondine bien connue des amateurs du coin. Un choix cohérent pour un festival installé en plein cœur de Bordeaux — et qui change agréablement des références industrielles souvent omniprésentes sur les gros événements.
Même logique du côté des cocktails, avec Lillet à la place de l’éternel stand de Spritz. Une alternative bien trouvée : on reste dans le registre frais et apéritif attendu en festival, mais avec une maison intimement liée au territoire bordelais.
Autre curiosité à tester : Goguette du Château Lamothe de Haux. Ces cocktails pétillants prennent le vin pour base et s’inspirent de grands classiques du bar. La recette ? Du vin du domaine, de l’eau, des bulles, des arômes naturels élaborés par une entreprise bordelaise et une touche de sucre pour l’équilibre. Une façon plutôt maligne de faire sortir le vin de son traditionnel verre à pied et de l’emmener sur un terrain plus festif.
Bref, une offre plutôt bien pensée et joliment ancrée dans la région. Ce qui rendait d’ailleurs le choix du vin encore plus frustrant…
Du Mouton Cadet comme seul vin à Bordeaux : vraiment ?
C’est justement parce que cette volonté d’ancrage local existait ailleurs que l’offre de vin nous a davantage laissés sur notre faim.
Proposer uniquement Mouton Cadet dans un festival organisé au cœur de Bordeaux semble être une occasion manquée. Non pas que la marque n’ait pas sa place derrière un comptoir, mais le territoire offre une telle diversité qu’il aurait été passionnant de la faire découvrir au public.
Pourquoi ne pas imaginer demain un partenariat avec plusieurs propriétés, un collectif de vignerons, une appellation ou plus largement les vins de Bordeaux ? Un festival est aussi un formidable terrain de découverte. Puisque Pagaille sait le faire avec la musique, pourquoi ne pas pousser la logique jusque dans les verres ?
Quelques cuvées accessibles, fraîches, faciles à comprendre et servies sans cérémonial auraient parfaitement collé à l’esprit du rendez-vous.


Alors, Pagaille Festival, on y retourne ?
Musicalement, oui, sans hésiter.
Pagaille réussit quelque chose d’essentiel pour un festival : donner envie de venir pour une légende comme The Cure tout en créant suffisamment de curiosité autour du reste de l’affiche pour découvrir Slowdive, Just Mustard et d’autres univers.
L’emplacement est spectaculaire, la programmation ambitieuse, l’offre de restauration variée et certains choix locaux côté boissons sont franchement bien vus.
Mais impossible d’ignorer la foule.
Parce qu’un festival ne se résume pas à son line-up, la prochaine édition devra gagner en respiration. Moins de billets vendus, des flux mieux pensés, davantage de points de service et une implantation retravaillée pourraient complètement transformer l’expérience.
On veut bien retourner mettre la Pagaille aux Quinconces. Mais avec, justement, un peu moins de pagaille pour circuler.
