Façade du chai historique du Château Brane-Cantenac à Margaux, Second Grand Cru Classé appartenant à la famille Lurton depuis un siècle.

Il y a des déjeuners de presse où l’on parle beaucoup de vin. Et puis il y a ceux où l’on parle surtout de temps.

Ce midi-là, au Château Brane-Cantenac, les verres étaient bien là. Les bouteilles aussi. Certaines avaient même déjà quelques décennies derrière elles. Pourtant, ce n’est pas la dégustation qui m’a immédiatement marquée. C’est une conversation.

Autour de la table, Henri Lurton raconte. Il évoque son père, la propriété, les souvenirs qui se mêlent à l’histoire du domaine. À ses côtés, ses enfants participent naturellement aux échanges. Un regard, une précision, un sourire. Rien de démonstratif. Juste la sensation très simple d’assister à quelque chose qui devient rare dans le paysage bordelais : une histoire familiale qui continue de s’écrire au même endroit, cent ans après ses débuts.

Cette année, Brane-Cantenac célèbre un anniversaire symbolique. En 1925, Léonce Récapet faisait l’acquisition de cette propriété de Margaux classée Second Grand Cru en 1855. Un siècle plus tard, alors que nombre de grands crus ont changé plusieurs fois de propriétaires, le domaine est toujours entre les mains de la même famille.

Cent ans. Dit comme ça, le chiffre paraît presque abstrait.

Et pourtant, à Brane-Cantenac, il prend soudain une réalité très concrète.

Une histoire de famille avant tout

On pourrait parler du terroir. Du fameux plateau de Brane. Des graves profondes qui donnent naissance à certains des vins les plus élégants du Médoc. On pourrait parler du Cabernet Sauvignon, signature historique de la propriété.

Mais ce qui frappe lorsqu’on écoute Henri Lurton, c’est que le sujet revient toujours aux hommes et aux femmes.

À son père, Lucien.

À ceux qui l’ont précédé.

À ceux qui prendront la suite.

J’ai aimé cette manière de raconter le domaine sans jamais tomber dans le récit glorieux ou l’autocélébration. Au contraire. Il y avait dans ses mots beaucoup de gratitude, parfois une forme de tendresse discrète lorsqu’il évoquait son père disparu il y a quelques années.

On comprend rapidement que Brane-Cantenac n’est pas seulement un grand cru classé. C’est aussi une maison familiale. Une maison habitée.

Et cela change beaucoup de choses.

Henri Lurton au sein du chai du Château Brane-Cantenac à Margaux, propriété familiale dont il assure la direction depuis 1992.
Henri Lurton, figure emblématique de Brane-Cantenac, lors de la célébration du centenaire de la propriété familiale.

Quand une verticale raconte mieux qu’un discours

Après les échanges vient le moment de passer à table. Et surtout, à la dégustation.

Une verticale a ce pouvoir particulier : celui de faire voyager dans le temps sans quitter sa chaise.

Les années racontent leur météo, leurs choix, leurs équilibres. Certaines bouteilles séduisent par leur énergie, d’autres par leur complexité.

Et puis il y a parfois une rencontre.

Pour moi, ce fut le 2015.

Vous savez, ce genre de vin qui vous fait interrompre une conversation quelques secondes.

Celui que l’on regoûte discrètement pour vérifier qu’on ne rêve pas.

Celui qui vous donne envie de revenir au verre alors même qu’il y en a d’autres à découvrir.

J’y ai trouvé tout ce que j’aime dans les grands Margaux : de la profondeur sans lourdeur, de la précision sans austérité, une texture caressante et cette capacité rare à conjuguer puissance et élégance dans le même mouvement.

Le vin semblait parfaitement en place. Épanoui. Serein.

Comme s’il n’avait plus rien à prouver.

À cet instant, les discours sur la transmission prennent soudain une autre dimension. Ils ne sont plus seulement racontés. Ils sont dans le verre.

Une nouvelle génération déjà à l’œuvre

Le centenaire de Brane-Cantenac célèbre le passé, évidemment.

Mais il raconte surtout l’avenir.

Depuis plusieurs années déjà, les enfants d’Henri Lurton prennent progressivement leur place dans l’aventure familiale. Chacun à sa manière. Chacun avec sa sensibilité.

Là encore, rien de théâtral.

Pas de grand passage de relais mis en scène.

Simplement la continuité naturelle d’une histoire qui avance.

En les observant échanger autour des vins, répondre aux questions ou partager leur vision du domaine, on perçoit déjà les contours de la prochaine page.

Une page différente, forcément.

Mais écrite avec la même exigence.

Henri Lurton entouré de ses enfants dans les vignes du Château Brane-Cantenac à Margaux lors du centenaire de la propriété familiale.
Henri Lurton et ses enfants dans les vignes de Brane-Cantenac. Une image qui résume à elle seule le thème du centenaire : la transmission.

Regarder devant sans oublier d’où l’on vient

Cette volonté de faire vivre le patrimoine plutôt que de le figer se retrouve aussi dans certains projets plus récents du domaine.

Je pense notamment au développement du blanc, dont j’ai parlé récemment dans la Quille de la semaine consacrée au Baron de Brane Blanc. Une production encore confidentielle à l’échelle de la propriété, mais qui illustre bien cette capacité à explorer de nouvelles voies sans renier son identité.

Car c’est sans doute cela qui m’a le plus plu lors de cette visite.

Brane-Cantenac ne donne jamais l’impression de regarder dans le rétroviseur.

Bien sûr, l’histoire est partout. Dans les archives, dans les souvenirs, dans cette nouvelle étiquette anniversaire inspirée d’un ancien macaron retrouvé sur une bouteille du XIXe siècle. Mais elle n’est jamais un poids.

Elle sert plutôt de point d’appui.

Une manière d’avancer avec confiance.

Les cent prochaines années

En quittant le château, je repensais finalement assez peu aux chiffres, aux classements ou même au centenaire lui-même.

Je repensais à une phrase entendue au détour d’une conversation. À la façon dont Henri Lurton parlait de son père. Aux regards échangés avec ses enfants. À ce 2015 qui semblait défier le temps avec une élégance tranquille.

Dans un monde où tout change vite, où les propriétés passent parfois de main en main au gré des opportunités, il y a quelque chose de profondément rassurant à voir une famille continuer d’écrire son histoire, cent ans plus tard.

Chez Brane-Cantenac, la transmission ne se raconte pas.

Elle se vit.

Et, à en juger par l’énergie qui régnait autour de cette table, l’histoire est encore loin d’être terminée.

Façade de la demeure du Château Brane-Cantenac à Margaux entourée d'hortensias en fleurs lors du centenaire de la propriété familiale.
La demeure de Brane-Cantenac. Cent ans d’histoire familiale inscrits dans la pierre, et déjà tournés vers l’avenir.
Charlotte

Passionnée de vin et de communication, j’ai lancé Les Itinéraires de Charlotte en 2009 pour proposer un regard frais sur l’œnotourisme. Thématiques originales, adresses insolites, événements grand public… Pendant six ans, j’ai multiplié les projets pour rendre le vin plus accessible et vivant.
Puis l’aventure a pris d’autres formes : rédactrice en chef d'un média spécialisé, experte en communication digitale, journaliste et intervenante professionnelle... autant de façons d’explorer et de transmettre ma passion.

Aujourd’hui, l’appel de l’indépendance et du terrain est trop fort : Les Itinéraires de Charlotte renaît, plus libre que jamais, prêt à raconter le vin autrement.

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