Ce soir, l’apéro ressemble à un festival de saveurs : Spritz orange flamboyant, IPA houblonnée, cocktails acidulés et canettes glacées qui claquent. Mais au milieu de cette danse des tendances, une question titille les puristes, les curieux et même les sceptiques. Le vin, ce monument culturel français, a-t-il perdu sa place à l’apéritif ?
Un paradoxe statistique : le vin reste aimé, mais challengé
Commençons par les chiffres, parce qu’ils racontent une histoire plus nuancée. Selon le baromètre SoWine/Dynata 2025, le vin demeure la boisson alcoolisée préférée des Français, cité par 58 % des sondés, juste devant la bière à 56 %. Derrière arrivent les cocktails (27 %) et autres spiritueux. Et chez les jeunes (18-25 ans), 45 % déclarent préférer le vin — une progression par rapport à 2024.
Autrement dit : le vin n’est pas catalogué comme has-been. Il tient encore la corde — mais l’écart se resserre, et la diversité des occasions de consommation s’élargit. Le hic, c’est que ces baromètres mesurent une préférence générale, pas une spécificité par moment de la journée. Et c’est là que l’apéritif, ce rituel social incontournable, joue son rôle.
Pourquoi l’apéro s’est-il transformé ?
Si les Spritz et autres cocktails sont devenus des stars, ce n’est pas par hasard. Le Spritz, cocktail vénitien à base de Prosecco, amer et eau gazeuse, a propagé sa fraîcheur légère dans les bars européens ces dernières années. Porté par une communication ultra-visuelle et massive, propulsé par le Campari Group, il est devenu un phénomène mondial. Il est désormais omniprésent sur les réseaux, les festivals et les terrasses. Plus qu’un cocktail, un lifestyle orange, simple et immédiatement identifiable, qui a redéfini les codes contemporains de l’apéritif.
Une tendance corroborée par les données de consommation italiennes : dans les apéritifs récents, le Spritz domine, suivi du Prosecco et de la bière.
Concrètement, l’apéro a changé de visage pour deux raisons majeures :
- L’évolution des modes de vie — il n’est plus seulement le prélude au dîner familial, c’est un moment de convivialité autonome, souvent en terrasse après le travail.
- La soif de diversité — les jeunes générations, influencées par le lifestyle globalisé, recherchent de la fraîcheur, de l’innovation, de la couleur et des expériences nouvelles.





Le vin n’a pas disparu — il s’est métamorphosé
Dire que le vin a perdu serait ignorer certaines réalités :
- Une part non négligeable de Français boit encore du vin en début de soirée, et beaucoup apprécient cette consommation. Une étude Wine Intelligence souligne que 1 Français sur 2 boit du vin à l’apéritif au moins une fois par mois.
- Le vin blanc et les effervescents gagnent en attractivité pour leurs notes fraîches, fruitées ou pétillantes — des caractéristiques idéales pour ouvrir l’appétit sans alourdir.
- Et surtout, le vin influence indirectement l’apéro moderne : le Spritz lui-même repose sur du Prosecco, rappelant que le vin, même quand il est mixé, reste au cœur de la culture apéritive.
Un constat philosophique : l’apéro comme rite social
L’apéritif n’est pas simplement une question de boisson : c’est un rituel social profondément ancré en France, un moment de convivialité, de partage et de lente désinhibition collective. On peut affirmer qu’il a gagné en variété mais n’a pas perdu de sa substance culturelle, simplement sa représentation dominante a évolué.
Philosophiquement, il est aussi une interrogation sur notre relation au plaisir, à la modération et à la tradition. Le vin, avec sa palette aromatique, son terroir et son histoire, incarne une certaine idée de l’art de vivre. Et ce n’est pas seulement de nostalgie dont il s’agit, mais de sens.
Comment redonner au vin sa place à l’apéro ?
Le vin n’a jamais eu besoin d’être un concurrent frontal des Spritz ou des bières – il peut réinventer l’apéritif à sa manière :
Pépites évidentes
- Vin blanc sec et frais : un Muscadet sur lie ou un Picpoul de Pinet — minéral, salin, convivial.
- Champagne ou crémant : bulles et légèreté pour donner le ton.
Pépites inattendues
- Vins oxydatifs légers (type vin jaune ou savagnin légèrement aérés) — surprenants mais fascinants.
- Vins doux naturels frais (Muscat à petits grains) à consommer frappés.
- Rouges légers rafraîchis (Beaujolais ou Gamay) — tendances, fruités, désaltérants.




Le vin n’a pas « perdu » l’apéro — il a plutôt été décentré dans un paysage plus riche et concurrentiel. Mais loin d’être relégué au rang de spectateur, il a encore toute sa place pour réinventer cet instant de consommation, entre tradition et modernité. Et si l’apéritif de demain ressemblait moins à un cliché instagrammable qu’à une expérience sensorielle, culturelle et conviviale ?
