Si vous travaillez dans le vin, vous avez forcément déjà vécu cette scène. Un dîner entre amis, une soirée simple, sans enjeu particulier. Et pourtant, avant même que la bouteille ne soit ouverte, quelque chose flotte dans l’air.
« J’espère qu’il est bien… » « Je n’y connais rien, j’ai pris celui-là au hasard… » « Dis-moi si j’ai fait une erreur. »
Le vin devient soudain un examen. Et vous, malgré vous, un jury. C’est absurde. Et un peu triste.
Quand le vin devient une responsabilité sociale
À force d’en parler, de le commenter, de le noter, de l’analyser, le vin a changé de statut. Il n’est plus seulement une boisson de partage. Il est devenu, pour beaucoup, un terrain miné.
Apporter une bouteille chez quelqu’un qui travaille dans le vin — ou recevoir quelqu’un qui s’y connaît — génère une pression inutile. Celle de « bien faire ». Celle de ne pas se tromper. Celle d’être jugé.
Mais depuis quand un dîner entre amis est-il devenu un concours ?
Le vin ne devrait jamais être une responsabilité en soirée. Ni un test de culture générale. Ni un révélateur de bon ou de mauvais goût.

Le goût n’est pas une science exacte (et tant mieux)
Il faut le redire, encore et encore : le goût est subjectif.
Ce que vous aimez n’est pas ce que j’aime. Et inversement. Un vin peut émouvoir quelqu’un et laisser un autre totalement indifférent. Ce n’est ni une faute, ni une erreur de casting.
Dans le vin, il n’y a pas de vérité absolue. Il n’y a que des sensibilités, des contextes, des moments.
Un vin bu entre amis, dans une ambiance détendue, aura toujours plus de valeur qu’une bouteille irréprochable dégustée dans la crispation.

Non, je ne suis pas une snob du vin
C’est sans doute le malentendu le plus fréquent. Parce que je travaille dans le vin, on suppose que je juge. Que je compare. Que je classe mentalement chaque bouteille qui arrive sur la table.
La réalité est beaucoup plus simple : quand ce sont mes amis, ce qui compte, ce n’est pas l’étiquette. C’est le moment. Qu’ils aient apporté une bouteille de supermarché, un vin conseillé par un caviste ou un souvenir de vacances sans pedigree, peu importe. Le geste suffit.
Le vin n’est pas là pour impressionner. Il est là pour accompagner.
Parlons franchement des élitistes du vin
Ils existent. On le sait. Ceux qui lèvent un sourcil en voyant la bouteille. Ceux qui commentent à voix haute. Ceux qui expliquent, devant tout le monde, pourquoi « ce n’est pas très bien fait » ou « pas vraiment typique ».
Ceux-là font beaucoup de dégâts. Car ce sont eux qui installent l’idée que le vin est un terrain réservé à quelques initiés. Que se tromper est une faute. Que le plaisir doit passer par la validation d’un expert autoproclamé.
Le vin n’a pas vocation à créer de la gêne
Le paradoxe est cruel : un produit censé rassembler finit parfois par diviser.
À force de vouloir bien dire, bien faire, bien goûter, on oublie l’essentiel. Le vin n’est pas un prétexte pour affirmer sa supériorité. C’est un langage commun, imparfait, vivant.
Critiquer la bouteille apportée par un ami, devant lui, c’est manquer l’essentiel. Ce n’est pas du goût. C’est du tact.

Remettre le vin à sa juste place
Le vin mérite du respect. Mais il ne mérite pas qu’on s’en excuse. Entre amis, il devrait rester ce qu’il a toujours été : un facilitateur de moments, pas un objet de tension.
Si vous aimez ce que vous avez apporté, c’est déjà suffisant. Si vous avez choisi avec sincérité, c’est parfait. Et si vous recevez des amis qui travaillent dans le vin, souvenez-vous d’une chose : ils préfèreront toujours un bon moment à une bonne bouteille.
Le vin n’est pas un test. Ni un jugement. Ni une performance.
C’est un plaisir imparfait, subjectif, profondément humain.
Et entre amis, franchement, c’est tout ce qui compte.

