Dans les coulisses de la dégustation professionnelle, une petite phrase revient avec une régularité presque aussi fiable qu’un service à 11 heures : « Elle ne goûte pas aujourd’hui, elle a ses règles. »
Sous-entendu : palais émoussé, jugement faussé, fiabilité compromise. Le corps féminin comme variable instable. Mais cette idée a-t-elle la moindre base scientifique — ou n’est-elle qu’un vieux fond de sexisme déguisé en bon sens œnologique ?
Une croyance bien ancrée dans le milieu du vin
L’histoire n’est pas nouvelle. Longtemps, les femmes ont été tenues à distance des jurys, des chais et des comités de dégustation. Trop sensibles, trop émotives, trop changeantes. Les menstruations ont servi de justification commode : comment faire confiance à un palais soumis aux hormones ?
Dans certaines écoles ou concours, on murmurait encore il y a peu qu’il valait mieux éviter de déguster « ces jours-là ». Une mise à l’écart feutrée, rarement écrite noir sur blanc, mais transmise comme un savoir implicite. Ce folklore du vin, prétendument empirique, s’est construit sans les femmes — et surtout sans les interroger.
Ce que dit (vraiment) la science
Alors, les menstruations modifient-elles les capacités sensorielles ? La réponse courte : pas de manière systématique, ni invalidante.
Les variations hormonales au cours du cycle menstruel peuvent, chez certaines personnes, entraîner des fluctuations de perception : fatigue, maux de tête, sensibilité accrue aux odeurs… ou parfois l’inverse. Mais ces effets sont hautement individuels, inconstants et loin d’être spécifiques aux femmes.
Le stress, le manque de sommeil, une rhinopharyngite, un café de trop, un rhume des foins, une gueule de bois discrète ou une charge mentale écrasante ont souvent bien plus d’impact sur la dégustation qu’un cycle hormonal.
Aucune étude sérieuse ne démontre une baisse généralisée des performances gustatives pendant les règles. À l’inverse, certaines recherches suggèrent même une sensibilité olfactive accrue à certains moments du cycle. Autrement dit : le corps féminin n’est pas un handicap sensoriel, c’est un corps vivant. Comme tous les autres.

Le problème n’est pas biologique, il est culturel
Pourquoi cette idée persiste-t-elle alors ? Parce qu’elle s’inscrit dans une longue tradition de pathologisation du corps féminin. Depuis l’Antiquité, les règles sont perçues comme impures, dérangeantes, irrationnelles. Dans le vin, univers encore très marqué par une culture masculine de l’autorité, elles deviennent un argument de disqualification.
Dire qu’une femme « n’est pas fiable » pendant ses règles, c’est renforcer trois clichés à la fois :
> que l’objectivité est masculine,
> que le corps des femmes échappe à la raison,
> que l’expertise suppose de s’extraire du corps.
Or la dégustation n’est jamais un acte neutre. Elle est toujours située, incarnée, subjective — et c’est précisément ce qui fait sa richesse. Les grands dégustateurs le savent : le palais est une mémoire, un vécu, une histoire personnelle. Refuser cette dimension quand il s’agit des femmes, c’est pratiquer une expertise à géométrie variable.
Une profession qui change… lentement
Les lignes bougent. Les femmes sont aujourd’hui vigneronnes, sommelières, cheffes de cave, critiques reconnues. Elles écrivent, jugent, décident. Leurs dégustations font référence, leurs notes influencent les marchés, leurs palais sont respectés — parfois malgré les préjugés persistants.
Dans des institutions prescriptrices, la diversité des profils a enrichi les regards, affiné les analyses, renouvelé le langage du vin. Non pas en gommant les différences, mais en les assumant. Le vin n’a jamais été une science exacte. Il est affaire de sensation, de nuance, d’instant.
Déguster avec son corps, pas contre lui
Plutôt que de se demander si les femmes peuvent déguster pendant leurs règles, il serait temps de poser une autre question : pourquoi le vin a-t-il si longtemps refusé d’assumer qu’il se pense avec des corps différents ?
Reconnaître que la dégustation varie d’un jour à l’autre, d’une personne à l’autre, ce n’est pas affaiblir l’expertise. C’est la rendre plus honnête. Plus humaine. Plus juste.
Et surtout, c’est sortir enfin de cette idée archaïque selon laquelle le corps des femmes serait un problème à gérer — quand il est, comme le vin, une formidable source de complexité et de profondeur.

