Chaque mois de janvier, c’est le même rituel. Les résolutions s’empilent, les salles de sport débordent… et les verres se vident. Dry January s’impose comme un passage obligé, presque moral : un mois sans alcool pour se refaire une santé, purifier son corps et afficher sa vertu post-fêtes. Mais faut-il vraiment tout arrêter pour bien faire ? Et surtout, est-ce la seule — ou la meilleure — manière de repenser notre rapport à l’alcool ?
Dans un pays de vin, de gastronomie et de terroirs, la question mérite mieux qu’un slogan importé et un défi collectif culpabilisant. Et si, plutôt que de couper net, on apprenait enfin à boire moins, mais beaucoup mieux ?
Le réflexe du tout ou rien
Dry January a le mérite de poser une question essentielle : notre consommation d’alcool est-elle devenue automatique, machinale, déconnectée du plaisir ? La réponse est souvent oui. Apéritifs par réflexe, verres servis sans y penser, bouteilles ouvertes faute de mieux. Face à cet excès diffus, la solution proposée est radicale : zéro alcool pendant trente et un jours.
Le problème, c’est que le « tout ou rien » ne fait pas une culture. Il crée une parenthèse, rarement un changement durable. Février arrive, et avec lui le retour des anciennes habitudes — parfois avec un léger sentiment de revanche. On a tenu, on a mérité.
Mais boire n’est pas fumer. L’alcool, lorsqu’il est consommé avec conscience, mesure et exigence, peut rester un produit culturel, gastronomique, social. Le nier, c’est passer à côté d’une réalité profondément française : le vin n’est pas qu’un taux d’alcool, c’est un paysage, un savoir-faire, une histoire.
La sobriété choisie plutôt que la privation subie
Et si la vraie modernité n’était pas de s’arrêter totalement, mais de choisir ? Choisir quand boire, pourquoi boire, et surtout quoi boire.
La consommation consciente n’est pas une demi-mesure, c’est une démarche exigeante. Elle implique de réduire les volumes, d’espacer les occasions, de redonner du sens à chaque verre. Boire moins, oui. Boire machinalement, non.
Un verre de vin de vigneron, bien fait, assumé, dégusté à table, vaut toujours mieux que trois verres anonymes bus sans y penser. Un spiritueux artisanal, produit avec soin, dégusté lentement, raconte davantage qu’un cocktail standardisé en happy hour.
La question n’est donc pas « est-ce que je bois ? », mais « est-ce que ce que je bois mérite d’être bu ? ».

Boire mieux, c’est aussi soutenir une filière en difficulté
On l’oublie trop souvent, mais derrière chaque bouteille se cache une filière entière — et aujourd’hui, elle souffre. Le monde du vin traverse une crise profonde : baisse de la consommation, changement des usages, pression économique, aléas climatiques, surproduction dans certaines régions.
Prôner l’arrêt total, sans nuance, c’est fragiliser encore davantage des vignerons déjà sous tension. À l’inverse, encourager une consommation plus qualitative, plus responsable, plus engagée, c’est redonner de la valeur au produit et à ceux qui le font.
Acheter moins de bouteilles, mais de meilleurs vins. Privilégier les domaines à taille humaine, les pratiques vertueuses, les circuits courts. S’intéresser à l’origine, au millésime, au travail derrière l’étiquette. C’est là que se joue l’avenir du vin, pas dans l’abstinence dogmatique.
Le plaisir comme boussole
Le discours anti-alcool actuel oublie souvent une chose essentielle, le plaisir. Le vrai, celui qui se savoure, qui se partage, qui s’inscrit dans un moment choisi. Pas l’excès, pas l’ivresse, mais l’émotion.
Un grand vin, dégusté en petite quantité, peut procurer une expérience sensorielle incomparable. Un accord mets-vin réussi peut transformer un repas. Un verre partagé peut créer du lien. Ce plaisir-là ne s’oppose pas au bien-être — il en fait partie.
La clé, c’est la lenteur. Goûter plutôt que boire. Écouter son corps, s’arrêter avant la saturation. Ne plus remplir son verre par automatisme. Redonner au vin et aux spiritueux leur statut de produits d’exception, pas de carburants sociaux.

Et si janvier devenait le mois du tri ?
Plutôt qu’un Dry January, pourquoi ne pas imaginer un « Conscious January » ? Un mois pour faire le tri dans ses habitudes, dans sa cave, dans ses envies. Un mois pour dire non aux bouteilles sans âme, oui aux flacons qui ont quelque chose à raconter.
Moins de soirées arrosées, plus de dîners choisis. Moins de quantité, plus de qualité. Moins d’alcool, mais plus de sens.
Cette approche est sans doute moins spectaculaire qu’un défi Instagram, mais elle est infiniment plus durable. Elle respecte le consommateur, son plaisir, sa santé. Et elle respecte aussi celles et ceux qui travaillent la vigne et les alambics avec passion.
Arrêter de boire… ou arrêter de mal boire ?
La vraie question n’est peut-être pas de savoir s’il faut faire le Dry January. Mais plutôt : sommes-nous prêts à changer notre rapport à l’alcool sur le long terme ?
Boire moins, oui. Boire mieux, absolument. Boire consciemment, toujours.
Le vin n’a pas besoin d’être mis au placard pour être respecté. Il a besoin d’être compris, choisi et savouré. Et ça, ce n’est pas une tendance de janvier. C’est une philosophie pour toute l’année.
